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L'iman de l'âge atomique


Cet article est extrait du Figaro du 18 février 2018. Les Ismaeliens sont des chiites, différents des chiites duodécimains iraniens mais j'ai trouvé que cette présentation soulignait à la fois l'importance de l'iman chez les chiites et les conséquences des directions prises par cet iman : d'un côté l'ayatollah Khomeini en Iran et l'Aga Khan chez les ismaeliens.... Quelle différence....

 

REPORTAGE - Mondialement connu pour la passion qu'il voue aux chevaux de course, le prince héritier de la dynastie des Hassan est aussi un homme d'affaires avisé. Chef spirituel des ismaéliens, cet imam professe un islam modéré. Il célèbre jusqu'en juillet son jubilé de diamant.

Cet homme est en mouvement perpétuel autour de la terre. Un voyageur itinérant, mais avec room service 5 étoiles, une armada de garçons d'étage. Le voilà, comme il se doit, entre un atterrissage et un décollage: «Papa est rentré du Portugal hier soir. Je suis arrivée ce matin de Genève», explique sa fille Zahra, qui le retrouve ce soir-là dans leur propriété d'Aiglemont, tout près de Chantilly. Le lendemain, le prince aux 81 printemps repartira dans son jet vers Douchanbé, capitale du Tadjikistan. Ses valises soigneusement l'attendent déjà. Une dizaine de personnes l'accompagneront pour veiller au moindre détail. Tout est huilé, silencieux, invisible. Pour l'approcher, il faut convaincre ses nombreux conseillers qui tentent de désarmer toute curiosité mal placée. Car la communication de Son Altesse, toujours très ciblée et cloisonnée, est tout sauf ostentatoire. Elle le protège comme il convient à un chef spirituel, mais aussi à ses fidèles dispersés aux quatre coins du monde, un peuple de confession ultraminoritaire qui cherche à se fondre dans le paysage. «Pour être efficace, il faut souvent ne pas se faire remarquer», nous confie Son Altesse en détachant chaque syllabe pour marteler l'importance de son message.

Tout est donc fait pour que l'Aga Khan se concentre sur ses missions principales: la relation avec sa communauté de fidèles dans le monde et la géopolitique humanitaire. «Les rapports avec le Tadjikistan sont bons, on a un programme dans la santé à Kaboul qui marche bien, et maintenant les Tadjiks veulent qu'on aille chez eux», glisse Son Altesse en français. À Aiglemont, on trouve les écuries du prince et les bureaux de sa Fondation. Le cadre est luxueux, mais fonctionnel. Des maisons à taille humaine ouvrent leurs larges fenêtres sur des pelouses soignées, dans lesquelles les petits et grands bâtiments de pierre picarde se fondent parmi les arbres dans un silence parfait. Au détour d'un virage, on tombe sur un centre d'entraînement fraîchement repeint d'un vert foncé équestre. C'est là que se trouvent les chevaux de course du prince. «Mon père est beaucoup plus dans son avion que sur un cheval», souligne Zahra, sous l'œil approbateur de son père.

Le prince, jeune, un peu moins dandy que ne l'était son père, a des faux airs de Sean Connery. Fossettes charmeuses et manières suaves, il n'a rien d'un seigneur d'Asie centrale.

Le prince, jeune, un peu moins dandy que ne l'était son père, a des faux airs de Sean Connery. Fossettes charmeuses et manières suaves, il n'a rien d'un seigneur d'Asie centrale. - Crédits photo : Hank Walker/The LIFE Picture Collection/Getty

 

 

 

 

Cela ne l'empêche pas de toujours suivre le déroulement des courses où ses chevaux sont engagés. Il connaît en général leur arbre généalogique sur le bout des doigts, en remontant jusqu'aux arrière-grands-parents. «Il y en a beaucoup qui connaissent ça mieux que moi. La meilleure sur ce sujet est la reine Elisabeth, qui peut remonter jusqu'à six générations. Je pense que c'est sa seule vraie passion, on discute énormément de chevaux ensemble, et je suis heureux de lui en avoir donné», raconte-t-il. Car l'Aga Khan est l'un des rares dans le monde à être à la fois éleveur et entraîneur. «Dans le monde hippique, soit on élève pour vendre, soit on achète pour faire courir mais le prince élève et entraîne, et il achète très peu, car il estime qu'on ne reconnaît un bon cheval qu'en le voyant évoluer depuis longtemps. Il vient souvent voir les chevaux, les tester», explique Alain de Royer-Dupré, entraîneur et éleveur à Chantilly, qui suit les chevaux du Prince depuis plus de trente ans.

Sur ce sujet, comme sur les autres, l'Aga Khan fait exception. Hâlé et robuste, affable et sans protocole, le prince est intemporel dans ses costumes discrets. Un peu moins dandy que ne l'était son père - même si, sur les photos de jeunesse, il a un air à la Sean Connery, fossettes charmeuses et manières suaves -, il n'a rien d'un seigneur d'Asie centrale. Il est pourtant précédé d'une aura où voltigent des épouses et des fêtes somptueuses, le tout dans un nuage de vénération religieuse, ce qui lui donne le mystère d'un personnage d'Hergé dont les vies apparemment contradictoires cessent de l'être par la grâce de la fortune, la fidélité d'un peuple pieux et une générosité qui le place à la tête de la plus grande organisation humanitaire privée - un milliard de dollars distribués chaque année. Son élégance discrète a été façonnée par les écoles internationales, du pensionnat du Rosey, dans les montagnes suisses, non loin de Gstaad, jusqu'à Harvard. Il roule légèrement les «r» et parle avec naturel, quand la princesse Zahra aime pimenter la conversation d'humour et d'argot. Zahra Khan, le visage parsemé de taches de rousseur, polyglotte comme son père, vit à la fois en princesse, en femme et en mère de trois enfants, divorcée de son mari anglais. Son père a décidé de l'impliquer dans l'élevage princier, et sa complicité avec le patriarche ismaélien est évidente. Elle vit en Suisse, comme une partie de la famille Khan.

 

«Les médias ont tendance à arabiser le monde musulman», regrette l'Aga Khan, que l'on voit ici lors d'une de ses tournées à la rencontre des ismaéliens d'Afghanistan, qu'il n'a pu retrouver qu'après la chute de l'URSS. - Crédits photo : Zahur Ramji/AKDN

Dans les écuries d'Aiglemont, les pur-sang sont traités comme des vedettes de films à gros budget. Cela fait quatre-vingt-dix ans que les chevaux de l'Aga Khan sont présents en France. Il possède également trois haras en Normandie, dont celui racheté à Jean-Luc Lagardère, et il a conservé son élevage irlandais, acheté dans les années 1920, au sud-ouest de Dublin. Au total, 850 chevaux, et 220 employés, dont les deux tiers en France, les autres en Irlande. Car c'est par les chevaux que les Khan ont migré de l'Asie vers l'Europe. Leur casaque verte et rouge est arrivée sur les champs de courses d'Epsom et de Longchamp dans les années 1920.

«Je ne sais pas si les ismaéliens suivent mes couleurs, et je n'ai jamais posé la question. Parfois, je reçois des messages quand j'ai un cheval gagnant. Je pense qu'ils voient ça comme un hobby personnel», nous dit-il. Il n'y avait rien d'évident à prolonger l'investissement dans les courses de chevaux de génération en génération. Quand son père Aly lui a transmis son élevage en 1960, le jeune homme hésite à tout vendre, puis il choisit la continuité. Même s'il s'agit d'un hobby, l'élevage des chevaux n'est jamais un hasard chez un prince musulman. «Le Prophète lui-même est souvent représenté avec un cheval», glisse l'Aga Khan.

isite aux ismaéliens de Salamieh, en Syrie, pendant le jubilé d'or, en 2008.

Visite aux ismaéliens de Salamieh, en Syrie, pendant le jubilé d'or, en 2008. - Crédits photo : Gary Otte/AKDN

Pour comprendre l'étonnant alliage dont est fait l'Aga Khan, il faut revenir aux commencements de l'islam, après la scission entre les sunnites et les chiites. Au VIIIe siècle de notre ère, les chiites se scindent à leur tour en deux groupes. Les duodécimains - aujourd'hui majoritaires dans le chiisme - et les ismaéliens. Dans les premiers temps, ce sont les ismaéliens qui partent à la conquête du monde. Leur califat couvre notamment l'Egypte. Mais il s'écroule au XIe siècle, et les ismaéliens se dispersent dans les montagnes du Liban - ce sont les druzes - ou les hauts plateaux du royaume perse. Ceux que l'on nomme désormais les ismaéliens nizarites se retrouvent en Syrie, en Asie centrale et en Inde. Persécutés, ou tout juste tolérés, ils survivent dans une semi-clandestinité.Mais, à partir de 1818, leur 46e imam, Mohamed Hassan est gratifié du titre turco-mongol d'Aga Khan Ier par le shah d'Iran. Puis il est chassé par ce même shah, qui le juge finalement trop puissant.

Il doit fuir, avec ses fidèles, jusqu'en Inde, où il noue une alliance avec le colonisateur britannique qui le reconnaît comme un descendant direct du Prophète. Son petit-fils, Aga Khan III, prend sa suite en 1885. Ce sera le même homme qui, en 1898, dînera avec la reine Victoria, et prendra le thé en 1953 avec la toute jeune Elisabeth II. Et c'est sa passion pour les chevaux qui le pousse à quitter l'Inde pour l'Europe dans les années 1920. Installé à Genève, il va et vient entre les champs de courses anglais et français, entre Epsom et Longchamp. Habitué des cours princières, marié quatre fois - dont une avec la fille d'un conducteur de tramway français -, c'est lui qui invente les premières fondations humanitaires ; des dizaines d'écoles et de dispensaires aux Indes et en Afrique de l'Est. Il devient président de la SDN dans les années 1930 et il est, en 1948, l'un des pères fondateurs du Pakistan. En 1957, le vieux prince s'éteint dans sa propriété genevoise, au terme d'un très long règne. A l'ouverture du testament, c'est la stupéfaction: il annonce sa volonté de transmettre sa mission à son petit-fils de 20 ans pour qu'il devienne «l'imam de l'âge atomique». Le père, éconduit mais pas rancunier, sillonnera le monde avec son fils Karim pour asseoir sa légitimité avant de mourir, en 1960, au volant de sa Lancia dans un mauvais virage du parc de Saint-Cloud.

Visite d'une école primaire du réseau Aga Khan à Mombasa, au Kenya.
Visite d'une école primaire du réseau Aga Khan à Mombasa, au Kenya. - Crédits photo : Gary Otte/AKDN

Karim Aga Khan n'a pas encore atteint la longévité de son grand-père, mais il fête néanmoins cette année ses soixante ans d'imamat. «Dans le monde, qui a le même job à un tel niveau pendant soixante ans?» remarque un proche. C'est pour célébrer l'événement que depuis un an, il répond aux invitations de toutes les communautés de son peuple. Cette religion n'a pas de clergé, en dehors de l'Aga Khan lui-même, mais des «comités de la communauté», pas de lieu de culte mais des «centres culturels», les jamatkhanas. Elle propose des lieux de méditation, mais aussi des salles de réunion équipées de Wi-Fi. Contrairement au pape, auquel il se compare parfois, l'Aga Khan «n'a pas qu'une mission spirituelle, il s'occupe aussi des intérêts temporels des siens», explique-t-il. Ses multiples fondations constituent un réseau complexe de sociétés d'investissement. En tout, 80.000 personnes travaillent pour les fondations de la famille, qui comprennent les actifs les plus divers qu'il s'agisse de la plus grande banque du Pakistan, mais aussi des hôpitaux, des sociétés agricoles, des compagnies d'aviation, des hôtels. La Costa Smeralda, en Sardaigne, où il a développé 3000 hectares en station balnéaire, est en revanche un «activité privée». On le retrouve souvent du côté de l'Afghanistan, qui abrite «une communauté ismaélienne encore plus ancienne qu'en Inde, au Pakistan ou en Afrique», nous dit-il. Dans ce pays ravagé par les talibans, sa fondation finance une trentaine de centres de santé de toutes tailles. «On gère, pour le gouvernement afghan, l'électricité et le système sanitaire de trois provinces, des projets d'industrie et de développement rural. Nous construisons aussi des barrages hydroélectriques et des fermes d'énergie solaire au Tadjikistan et au Kirghizistan», indique sa fille Zahra. L'Afrique de l'Est est une autre zone d'aide au développement. «La décolonisation a laissé beaucoup de pays en difficulté, et j'ai voulu les aider. Dans les années 1960, j'ai créé le journal The Nation, le quotidien des indépendantistes africains, qui est aujourd'hui l'un des premiers d'Afrique de l'Est», observe l'Aga Khan.

Si la silhouette furtive de Son Altesse se fait discrète sur les champs de courses pendant le Prix de Diane - «Je préfère un mardi pluvieux où l'on est trois sur l'hippodrome», sourit-il -, la légendaire discrétion de l'Aga Khan est moins vraie en Afrique ou en Asie, où certains hôpitaux portent son nom. «Nous voulons être connus dans ces pays pour nos actions philanthropiques», explique Zahra. Il faut que la population sache que la communauté ismaélienne est bienfaitrice, qu'elle édifie hôpitaux, barrages, universités, routes et réseaux électriques. «Nos universités accueillent les meilleurs étudiants, nos hôpitaux accueillent tous les malades. A Dar es-Salaam, on est soigné dans un hôpital Aga Khan. Mon père a travaillé sur le long terme: toutes ces institutions existent depuis soixante ans, ce sont des marques connues», continue Zahra. En cas de crise politique, le chef de la famille ismaélienne prend ses responsabilités. «En 1972, quand Idi Amin Dada a dit qu'il n'était plus responsable des non-Ougandais, j'ai transporté avec les Canadiens en deux jours 25.000 personnes dans des charters pour le Kenya et le Canada», nous raconte le prince.

L'Aga Khan reçoit en 1957 les tuniques de son grand-père lors d'une cérémonie d'installation à Dar es-Salaam, en Tanzanie.

L'Aga Khan reçoit en 1957 les tuniques de son grand-père lors d'une cérémonie d'installation à Dar es-Salaam, en Tanzanie. - Crédits photo : James Whitmore/The LIFE Picture Collection/Getty

 

 

 

 

 

 

 

Les enfants de l'Aga Khan sont tous impliqués dans la gestion de ces fondations. «Mon frère s'occupe du microcrédit et de la finance, et moi des chevaux, de la santé et de l'éducation mais nous sommes polyvalents et, s'il y a un problème au sud du Pakistan, c'est notre téléphone qui va sonner», résume Zahra. Karim Aga Khan est donc l'un des premiers praticiens de l'autodéveloppement, citant sans cesse cette maxime chinoise dont il s'est fait une devise: «Je ne pêche pas le poisson pour nourrir ceux qui ont faim, je leur donne une canne à pêche.» C'est l'une des nombreuses originalités de cette philanthropie par vocation religieuse: réalisme géopolitique et culture de l'investissement de long terme. Tout y est pesé dans une logique de fonds «éthiques» avant l'heure. Son approche anticipe très tôt le besoin d'infrastructures que les Etats africains ne sont pas capables de porter. «Son Altesse a compris, dès les années 1970, que le développement du tiers-monde ne passait pas par les mégaprojets, mais par l'esprit d'initiative en milieu rural», rappelle l'un des cadres de la société - ils sont 200 près de Chantilly, et à peu près autant à Genève.

Avec John Kennedy à la Maison-Blanche, en 1961
Avec John Kennedy à la Maison-Blanche, en 1961 - Crédits photo : Robert Knudsen/AKDN

Le ciment de cette diaspora, c'est donc lui, cet homme dont les messages aux fidèles ressemblent plus à des business plans qu'à des encycliques. Avec le zakat (la dîme), chaque ismaélien donne une partie de ses revenus, qu'il réinvestit au profit de chaque communauté, sans qu'on connaisse toutefois les montants. La valorisation totale des acifs de l'Aga Khan est évaluée autour de 15 milliards de dollars, mais on ne connaît pas le bilan des actifs de cette holding atypique. Exonéré d'impôts en France, où il est très souvent - il habite également dans un hôtel particulier sur l'île de la Cité, à Paris -, l'Aga Khan a «sauvé le domaine de Chantilly», qu'il s'agisse du château, cogéré par l'Institut de France, ou de l'hippodrome. «Le prince est un aménageur dans l'âme, il est d'ailleurs membre de la section architecture de l'Académie des beaux-arts, raconte Gabriel de Broglie, le chancelier de l'Institut. À Chantilly, il a toujours eu une vision d'ensemble et de long terme.» Ce côté stratège au long cours se retrouve dans la protection des arts islamiques: «Au Caire, il a exhumé les enceintes médiévales ensevelies sous des siècles de déchets», se souvient Gabriel de Broglie. Il ajoute: «Il a pris le temps qu'il lui fallait pour créer une collection d'art islamique, puis il a choisi de l'installer à Toronto parce qu'il s'y trouvait une importante communauté ismaélienne, mais aussi parce que c'était le premier musée du genre sur le continent américain.»

On considère en général que les ismaéliens sont entre 13 et 15 millions dans le monde. «C'est toujours un peu délicat de compter chaque communauté», nuance l'Aga Khan, qui préfère, là aussi, rester dans le vague. Car les ismaéliens sont souvent vulnérables dans les pays musulmans où ils se trouvent. On comprend l'extrême précaution avec laquelle le prince aborde ces sujets, lui dont la famille a fait le choix de l'occidentalisation depuis plus d'un siècle, au point de présenter le visage le plus moderne de l'islam. «On fait trop souvent la confusion entre une culture, la culture arabe, et une foi, la foi musulmane», prévient le chef des ismaéliens. Il regrette que les médias se laissent aller à «l'arabisation du monde musulman». Les ismaéliens sont la preuve que l'adaptation à la modernité est possible. «Nous sommes modérés, nous regardons vers l'avant, [notamment parce que] la communauté a un imam vivant qui est le chef spirituel incontesté de son peuple», fait observer Zahra. «Nous ne nous référons pas à la tradition pour la tradition. Nous y cherchons ce qui est valable dans le monde moderne, et la communauté écoute les décisions de l'imam vivant. Notre foi est une foi qui peut évoluer», conclut son père. Evoluer jusqu'où? Un jour une femme pourrait-elle être l'imam de la communauté ismaélienne? «Il n'en est pas question!», jurent ses proches, effrayés de cette suggestion. Ce ne serait qu'une révolution de plus pour «l'imam de l'âge atomique».


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